Le Sommet des Dieux - Image une critique

Le Sommet des Dieux – Première de cordée

De G.W. Pabst à W. Herzog, la montagne et son imaginaire hantent les paysages cinématographiques. Pour certains auteurs, elle serait même un genre en soi : le film de montage avec son histoire, ses codes, son inexplicable envoutement. Dans Sils Maria, Olivier Assayas évoquait aussi, dans un registre alpin, ces blocs de pierres pratiquement immuables comme l’une des forces mystérieuses du cinéma. Parmi les sommets les plus représentées ceux de l’Himalaya, les plus élevés, occupent une bonne place, sinon la première comme en témoignait voilà peu un film comme Everest de Baltasar Kormakur, cinéaste de la nature sauvage et indomptable.

Le Sommet des Dieux - Affiche

C’est dans cette tradition, qui remonte aux origines du cinéma, que s’ancre Le Sommet des Dieux, deuxième film de Patrick Imbert après Le Grand méchant renard, coréalisé avec Benjamin Renner en 2017. Cette fois, il reste dans le dessin animé mais il quitte la forêt pour des paysages bien plus vastes et vides, minimalistes et épurés avec cette adaptation du magnifique manga de Jiro Tanigushi, lui-même ayant repris un roman populaire de Baku Yumemakura. Le récit est simple : une périlleuse ascension de l’Everest par un journaliste et un ancien alpiniste dont nul n’a entendu parler depuis plusieurs années. Le tout est amené à travers le regard du premier qui enquête en vue de savoir si George Mallory, en 1924, a oui ou non escaladé l’Everest jusqu’à son sommet. Question toujours en suspens.

Pourtant, on pouvait craindre pour le scénario. Tanigushi a raconté cette histoire en cinq tomes aussi épiques que volumineux et il semblait à première vue compliqué de rendre compte des 1500 pages du roman graphique en à peine 1h20. Hideyuki Hirayama s’y était déjà cassé la tête dans une première adaptation assez mièvre en prises de vues réelles en 2016. Si pour cette version animée, on aurait apprécié davantage d’amplitude, un film qui prend davantage son temps et permettrait d’accéder à un périple contemplatif magnifiant encore le rapport de la nature sauvage à l’homme, les scénaristes sont parvenus à reprendre les éléments importants et à imposer un véritable souffle à l’œuvre. Et surtout, malgré des séquences impressionnantes, ils ne sont pas tombés dans le piège du sensationnel, la montée finale étant aussi réflexive qu’intense, de nombreux éléments restants hors-champ, avalés par un mystère infranchissable.

Ils ont aussi utilisé des éléments connus avec intelligence, notamment une voix-off bien dosée, jamais plombante et un mélange de temporalités bienvenu. Ce mélange casse la linéarité, brise ce qui pourrait n’être qu’une avancée sans surprise et entraine le spectateur dans une histoire aux multiples ramifications mais en se concentrant sur un unique point de vue, celui du journaliste qui servira de guide. Exit donc les micro-histoires moins utiles et certains personnages qui ne font qu’apparaitre pour mieux disparaitre, passer hors champ ou mourir, tout simplement car la mort rôde partout.

Les cinéastes sont parvenus à utiliser l’animation au mieux, quitte à parfois aller droit au but un peu trop vite, sans nous laisser reprendre notre souffle. Ils ont gommé le maximum d’éléments pour se focaliser sur la moelle du dessin, retrouver l’esprit graphique du manga sans le copier et ainsi magnifier l’opposition entre la stabilité d’une roche qu’on dirait éternelle et l’instabilité de l’humain, éphémère aux portes de la vie et la mort. Étant, par nature, condamnés, pourquoi ne pas se confronter à nos limites au lieu de se cloisonner derrière un sentiment de sécurité au ras du sol ? Les alpinistes semblent en avoir conscience, c’est une des questions du film et l’animation la pose à sa manière. Quelques éléments aussi vifs que perçants (manteaux et vêtements de montagne) viendront traverser les teintes ternes d’une nature ténébreuse, vaporeuse. La ville, à côté, parait fade et ennuyeuse. Le mouvement est réaliste et ce réalisme des actions emporte d’autant mieux dans les quelques métamorphoses maladives, faisant pénétrer dans le regard et l’esprit d’un protagoniste qui s’interroge autant qu’il agit laissant entrevoir des motivations premières qu’il peine à expliquer ou à comprendre.

L’absence de linéarité dans le récit permet également de rythmer l’action, d’opposer décors urbains identiques et constructions humaines monotones aux dangers de la montagne, toujours différente dans sa stabilité, indomptable, complexe à apprivoiser. Elle miniaturise l’homme qui ne peut l’affronter mais juste espérer qu’elle le laissera passer. Elle n’est pas maléfique, jamais anthropomorphique mais devient une présence autre. Imposante, dangereuse, elle est perçue comme un sublime labyrinthe physique, pourvue d’une existence propre que l’on perçoit à mesure que l’on s’en approche. À la fois profondément ancrés dans le réel et quelque peu déréalisés par l’animation, l’Everest et les autres sommets, gagnent ici en animisme et n’en paraissent que plus surprenants comme, eux-aussi, pourvus d’un souffle.

Le Sommet des Dieux (2021) de Patrick Imbert – 1h30 (Wild Bunch Distribution) – 22 septembre 2021

Résumé : A Katmandou, le reporter japonais Fukamachi croit reconnaître Habu Jôji, cet alpiniste que l’on pensait disparu depuis des années. Il semble tenir entre ses mains un appareil photo qui pourrait changer l’histoire de l’alpinisme. Et si George Mallory et Andrew Irvine étaient les premiers hommes à avoir atteint le sommet de l’Everest, le 8 juin 1924 ? Seul le petit Kodak Vest Pocket avec lequel ils devaient se photographier sur le toit du monde pourrait livrer la vérité. 70 ans plus tard, pour tenter de résoudre ce mystère, Fukamachi se lance sur les traces de Habu. Il découvre un monde de passionnés assoiffés de conquêtes impossibles et décide de l’accompagner jusqu’au voyage ultime vers le sommet des dieux.

Note : 3,5/5

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