Licorice Pizza - Image une critique

Licorice Pizza – The Master PTA

On terminait notre avis sur Phantom Thread par ces quelques mots : « (…) un film ectoplasmique d’où n’émane qu’une forme de suffisance atone et inquiétante pour la suite d’une filmo de plus en plus sous respiration artificielle ». Oui on sait, s’auto-citer de la sorte peut aussi s’apparenter à de la suffisance. D’autant que pour le coup, on se mettait le doigt dans l’œil jusqu’à l’omoplate. C’est que Licorice Pizza est une petite dinguerie haute en couleur, primesautière en diable et foutraquement romantique. Bref, tout à l’opposé de la quasi-totalité de la filmo de Paul Thomas Anderson qui nous avait donc habitué jusqu’ici à des pensums lestés jusqu’à la gueule de sur-significations politico-historico-philosophiques et des mises en scènes à peine moins chargées. Elle était en effet bien loin la réussite naïve et prometteuse du Boogie Nights (1998) de ses débuts et celle, emprunte d’une délicatesse magistralement assumée, de Punch-Drunk Love (2003).

Licorice Pizza - Affiche US

On pourrait même se mouiller encore un peu plus en affirmant que Licorice Pizza semble opérer comme une synthèse des deux en retrouvant d’un côté la spontanéité juvénile de son premier long et une certaine gravité onirique que symbolisait à merveille le personnage interprété par Adam Sandler dans Punch-Drunk Love. Un pedigree qui échoit ici à Cooper Hoffman dont c’est la première apparition sur un écran semblant prendre tout naturellement la suite de son père Philip Seymour Hoffman qui, rappelons-le, a accompagné trois films de PTA avant sa tragique disparition en 2014. Licorice Pizza est d’ailleurs un film qui parle en creux de la famille. Celle de PTA bien entendu puisque sur Licorice Pizza, outre le fils Hoffman qu’il connaît depuis sa naissance, c’est aussi un peu le cas d’Alana Haim, la donzelle au centre de toutes les attentions du film, puisqu’il a eu sa mère pour institutrice quand il était enfant et a réalisé des clips pour le groupe Haim qu’elle forme avec ses deux grandes sœurs. Et puis, petite cerise sur le gâteau, PTA s’est aussi ingénié à rameuter devant sa caméra toute la véritable famille d’Alana Haim histoire que tout le monde se sente « chez soi » au sein d’un long métrage où plus que jamais, il s’est amusé comme un dingue à brouiller les pistes entre la fiction et le réel.

C’est certainement pour cela que le spectateur, forcément peu au fait de cette cuisine interne, se sente lui aussi chez lui en cette année 1973 dans la vallée de San Fernando où PTA est né et y a grandi. Une gageure d’abord tenue par l’amplitude de la réalisation pour autant jamais emphatique permettant à l’alibi dramaturgique qui tient lieu d’histoire (un ado tombe amoureux d’une fille de quasiment dix ans son aînée et la poursuit de ses assiduités plusieurs années durant ramenées à 2h13 de film) de s’épanouir comme jamais. PTA adoptant de surcroît la tactique un peu fumiste mais ô combien payante ici de dévider sa pelote par à coup ou par de multiples digressions que l’on savoure telle une roue de réglisse (« licorice wheel » en anglais) que le spectateur espère sans fin. Cela passe d’ailleurs aussi par la restauration d’une époque que le cinéaste n’explore pas à la façon d’un Tarantino dans Once Upon a Time… in Hollywood mais plutôt par petites touches graphiques et stylistiques toujours bien vues et toujours au service de la narration ou par des clins d’œil assumés et nostalgiques jusqu’au titre lui-même qui évoque le nom d’une chaîne de magasins de disques implantée dans la « vallée ». Licorice Pizza signifiant dans l’argot du coin un vinyle ce qui donne un indice de plus quant à la volonté de PTA et de toute sa famille de cinéma de nous parler d’un lieu, d’une époque et accessoirement des personnes qui y ont vécu et qui se sont aimés.

Pour l’aider dans cette quête il y aussi des plus que caméos incroyables (Tom Waits en agent de star dont on ne s’est toujours pas remis) et autres seconds rôles improbables : Bradley Cooper totalement azimuté dans la peau d’un Jon Peters à l’époque petit ami et coiffeur de Barbara Streisand ou encore Sean Penn dans celle de l’acteur William Holden bien que son personnage dans le film s’appelle Jack Holden. PTA s’amuse là encore à brouiller quelque peu les pistes puisque la rencontre entre Alana Haim et Sean Penn se fait lors d’une audition qui reprend les répliques de Breezy (1973) de Clint Eastwood où le rôle masculin était tenu par le alors quinqua William Holden. Sans oublier au hasard la silhouette monolithe devant le QG de campagne du futur maire où Alana Haim est un temps bénévole qui rappelle Travis alias Robert De Niro dans Taxi Driver (1976). Dans un tout autre registre on pourra aussi citer le délirant morceau de bravoure où Alana Haim descend d’une colline en marche arrière au volant d’un camion à cours d’essence (période du premier choc pétrolier oblige) avec à ses côtés le fils Hoffman, son petit frère et d’autres enfants. Outre la séquence en elle-même techniquement époustouflante (montage / son / angles de prises de vue…), PTA insuffle aussi à son personnage féminin une patine dès lors définitive la faisant entrer dans un autre monde tout en lui faisant prendre conscience de certaines réalités. D’une bluette ou chacun des deux personnages se refusent à tour de rôle et s’essayent ailleurs pour mieux se fracasser et s’émanciper, cette séquence marque comme une forme de non-retour dans leur relation qui fera écho à l’autre très belle scène de fin qui rappelle par sa longueur et son énergie le travelling sauvage dans Mauvais sang (1986) de Leos Carax.

On doute que PTA l’ait eu en tête au moment du tournage. Par contre ce qui est certain c’est que American Graffiti (1974) de Georges Lucas hante Licorice Pizza. Par sa propension à raconter une époque et sa jeunesse ainsi que par sa volonté d’inscrire le tout dans une géographie précise (la ville de Modesto toujours en Californie pour Lucas), les deux films sont cousins de sang et dégagent une nostalgie immédiate qui ravira les cœurs des autochtones mais aussi tous les autres tant sa démarche est atemporelle et universelle. Non, franchement on n’attendait plus grand-chose de ce réalisateur qui semblait être tombé dans une maniaquerie et une volonté du tout contrôle qui avaient fini par étouffer ses créations et ses ambitions. Avec Licorice Pizza il semble être revenu à une sincérité et une joie de filmer dont on espère simplement maintenant qu’elle n’aura pas la saveur d’un amour de jeunesse fugace.

Licorice Pizza (2021) de Paut Thomas Anderson – 2h15 (Universal Pictures International France) – 5 janvier 2022

Résumé : 1973, dans la région de Los Angeles. Alana Kane et Gary Valentine font connaissance le jour de la photo de classe au lycée du garçon. Alana n’est plus lycéenne, mais tente de trouver sa voie tout en travaillant comme assistante du photographe. Gary, lui, a déjà une expérience d’acteur, ce qu’il s’empresse de dire à la jeune fille pour l’impressionner. Amusée et intriguée par son assurance hors normes, elle accepte de l’accompagner à New York pour une émission de télévision. Mais rien ne se passe comme prévu…

Note : 4/5

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