Sans filtre - Image une critique

Sans filtre – Thérapie de luxe

Avec Sans filtre, Ruben Östlund est rentré instantanément dans la catégorie très fermée des cinéastes ayant obtenu la Palme d’or pour deux films réalisés à la suite. Seuls Bille August (Pelle le Conquérant – 1988 et Les Meilleures Intentions – 1992) et Michael Haneke (Le Ruban blanc – 2009 et Amour – 2012) ont marqué leurs filmographies respectives de ce sceau indélébile. Ce constat validé quid de Sans filtre ? Outre sa Palme d’or qui n’entérine pas forcément le meilleur film d’une sélection (si tant est que la notion même de « meilleur film » ait une signification tangible au sein du raout cannois), Sans filtre marque-t’il déjà de son empreinte le cinéma et pourquoi pas son époque ? On serait tenté de répondre par l’affirmative ne serait-ce que par l’effroyable lucidité de son regard porté envers ses semblables. C’est-à-dire vous et nous.

Sans filtre - Affiche

Sans filtre s’ouvre par un casting. Ô pas pour donner la réplique à Mads Mikkelsen dans un remake du Silence de Bergman (oui c’est gratuit) mais plutôt pour un clip ou un défilé lorgnant sur la mode où notre protagoniste mannequin ferait… ben le mannequin. C’est là qu’on lui demande de faire disparaître son « triangle de tristesse ». En fait l’endroit ou les rides du front font le lien entre les deux sourcils et qui donne d’ailleurs le titre du film en VO : Triangle of Sadness. Nous voilà donc projeté sans autre forme de préambule dans le monde de la mode masculine où l’on gagne trois fois moins bien sa croûte que chez les femmes (un peu comme dans le porno en fait) et où Ruben Östlund met en scène un couple en apparence bien assorti puisque Madame est aussi influenceuse (l’actrice Charlbi Dean Kriek prématurément décédée le 29 août 2022 à l’âge de 32 ans). Une position sociale qui lui permet d’ailleurs d’être invitée sur un yacht pour une croisière de luxe en méditerranée avec à son bord une palanquée d’ultra-riches. L’occasion dès lors pour le réalisateur de The Square de filmer cette société en lui assénant de sacrés coups de hache entre humour noir et poilade « Pythonesque ». Et là on ne sait plus où donner de la tête jusqu’à même se demander si Östlund ne pousse pas le bouchon au-delà de la crédibilité. Et si on ne ferait pas mieux de ne jamais sortir de sa cabine comme le capitaine du bateau joué par un Woody Harrelson trop honteux de côtoyer une telle engeance où chacune et chacun pètent dans la soie à s’en exploser le sphincter botoxé.

Mais en fait non tant le spectacle qui se joue devant nous est certes rebutant à souhait mais totalement assumé. Et notre couple d’essayer au final de se fondre dans la masse sans tout à fait et réellement y parvenir. Si Sans filtre devait s’arrêter là, ce serait déjà l’assurance d’avoir passé un moment d’une gratuité intellectuelle ô combien jouissive. Mais c’est sans compter sur la suite qui s’articule en deux tableaux. D’abord la tempête où notre capitaine sort enfin de sa retraite pour honorer de sa présence le rituel dîner de gala censé être organisé en son honneur. Et là c’est un feu d’artifice en hommage à peine voilé au fameux sketch du restaurant dans Monty Python : Le Sens de la vie. Et au centre de la salle on a un oligarque russe qui ne jure que par les bienfaits du capitalisme avec notre capitaine assénant ses aphorismes bienveillants envers le communisme, le tout à coup de bouteilles de grands vins et de citations de penseurs, présidents et économistes des siècles passés. Juste grandiose et sans aucun doute une séquence qui rentre instantanément dans la catégorie « moment culte » du 7ème Art.

Quant au dernier tableau, certainement celui qui met le plus à nu son réalisateur, et sans vouloir déflorer l’intrigue (car oui il y en a bien une), il retourne totalement la situation et l’ordre établi. Pour autant, Ruben Östlund ne lâche pas son sujet et son étude sociétale qui pourrait avoir pour sous-titre : De l’influence de l’environnement sur la nature des Hommes. Avec pour conclusion que l’homme est sans conteste un loup pour l’homme. Et le cinéaste de finalement inclure tout le monde et toutes les strates sociales dans le shaker avec un côté définitif et implacable qui fait froid dans le dos tant la démonstration semble inattaquable et surtout totalement justifiée à l’aune d’une humanité que la période Covid a sans aucun doute définitivement brisée.

Sans filtre ne porte que trop bien son titre (français). Un brulot qui n’en est pas un tant ce qui y est montré n’est que l’exact reflet de nos sociétés où tout passe plus que jamais par le paraître, le repli sur soi, la désinformation et l’incommunicabilité qui en découle. Östlund y adjoignant cette réalité que tout le monde aspire à tout, tout de suite quitte à écraser la gueule de son voisin sans coup férir. Dit comme cela on pourrait penser que Sans filtre ne fait qu’asséner des vérités détournées au quotidien dans L’Heure des pros sur CNews (au hasard, c’est encore gratuit). Mais devant sa caméra cela devient une perle noire qui méritait bien une Palme.

Sans filtre (Triangle of Sadness – 2022) de Ruben Östlund – 2h29 (Bac Films) – 28 septembre 2022

Palme d’or au Festival de Cannes 2022

Résumé : Après la Fashion Week, Carl et Yaya, couple de mannequins et influenceurs, sont invités sur un yacht pour une croisière de luxe. Tandis que l’équipage est aux petits soins avec les vacanciers, le capitaine refuse de sortir de sa cabine alors que le fameux dîner de gala approche. Les événements prennent une tournure inattendue et les rapports de force s’inversent lorsqu’une tempête se lève et met en danger le confort des passagers.

Note : 4,5/5

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