Affiche Quinzaine 2022 - Image une Cannes jour 5

Journal d’un festivalier – Cannes Jour 5

Cette cinquième journée au festival de Cannes a débuté comme le ciel d’hier, avec des nuages et de la grisaille, ce qui n’a pas empêché de la débuter par un petit déjeuner face à la mer avant de rejoindre le pavillon japonais où a eu lieu la présentation d’un nouveau festival de films d’animation. Consacré au long métrage et présenté par le réalisateur Mamoru Oshii, le producteur Taro Maki et le critique Tadashi Sudo, il se déroulera à Niiagata et sera consacré au long métrage. La première édition aura lieu en mars 2023 et on attend encore le festival généraliste qui remplacera l’historique festival d’Hiroshima récemment disparu.

Nous nous sommes ensuite rendus à la Quinzaine des réalisateurs pour y passer une bonne partie de la journée avec trois films vus, tous français – pour changer – dont deux documentaires. Après le film d’Alice Winocour vu ce lundi, cette section créée en 1969 à la suite des événement de mai 68 et organisée par la Société des réalisateurs de films (SRF), confirme année après année sa vitalité jamais démentie. La dernière séance de la journée fut celle du nouveau Park Chan-Wook en compétition officielle.

De Humani - Cannes 2022De Humani Corporis Fabrica de Lucien Castaing-Taylor et Vénéra Paravel (Quinzaine)

De Humani Corporis Fabrica est le nouveau film de Lucien Castaing-Taylor et Vénéra Paravel. Ces deux anthropologues et artistes plasticiens avaient déjà signés deux longs métrages d’une rare puissance : Léviathan en 2012 récompensé par le Léopard d’or à Locarno et Caniba en 2017 sur le cannibale japonais qui a dévoré une jeune française dans les années 1980. Après le malaise provoqué par ce dernier, on se demandait vers où allait nous attirer le duo de cinéastes et nous n’avons pas été déçu. Leur nouveau film est ce que serait une série médicale si elle était documentaire. Film politique sans être militant, il offre un regard sur le quotidien des médecins et infirmiers dans tout l’hôpital, des combles aux blocs opératoires. On suit plusieurs équipes au seins d’hôpitaux parisiens, leurs discussions, leurs angoisses et colères et les actes chirurgicaux : un œil, un pénis et une colonne vertébrales opérés en gros plan, un accouchement douloureux avec analyse du placenta, un cancer du sein observé et décrit… Les cinéastes ne nous épargnent rien. Pourtant leur regard n’est pas malsain, trash ou complaisant. Juste direct. Ils montrent ce que généralement peu osent montrer. Ils observent le fonctionnement d’une institution sans filtre et en cherchant l’esthétique qui convient au lieu en proposant de nouvelles formes filmiques. Les corps « fabriqués », colorés, déchiquetés ressemblent à des œuvres abstraites en mouvement et l’ensemble est impeccable. Beaucoup partiront avant la fin tant le film est physiquement éprouvant mais c’est aussi la force du cinéma et de ce que l’on en attend. Une œuvre importante qui sera distribué au cinéma par Les Films du Losange.

Tout à fait à l’opposé, Les Cinq diables confirme le talent de Léa Mysius. On l’avait découverte pour un très beau court métrage, L’Île jaune, avant la révélation Ava. Depuis elle a également coscénarisé Les Olympiades de Jacques Audiard et Roubaix, une lumière d’Arnaud Desplechin. Cette fois elle revient à son thème fétiche : la jeunesse différente. Elle suit un couple qui bat de l’aile et leur petite fille qui possède un nez extraordinaire qui lui permet de reproduire des odeurs et de pénétrer les mémoires. L’arrivée de la tante de l’enfant va encore davantage chambouler le déséquilibre général. Et surtout, le fantastique – voire le réalisme magique – s’immisce dans le film à petite dose et sans artifice grossier, comme si tout était naturel. Le film est une réussite et confirme également le beau travail de Paul Guilhaume à la lumière. C’est Le Pacte qui le distribuera certainement à la rentrée 2022.

Les Années Super 8 - Affiche cannoise

Deuxième documentaire de la journée : Les Années Super 8 de David Briot-Ernaux et Annie Ernaux. Annie Ernaux est l’une des plus grandes autrices françaises. Elle a notamment écrit L’Événement, récemment adapté par Audrey Diwan et c’est l’une des reines de l’auto-fiction. En cela, le documentaire réalisé par son fils s’ancre entièrement dans son œuvre artistique. Reprenant des films de famille tournés en Super 8 entre 1972 et 1981, elle fait un tri et compose un poème filmique, doublé d’un magnifique texte déclamé en voix off dans lequel l’ordinaire côtoie comme à son habitude l’histoire. À cette période, elle commence à écrire ses premiers livres, son couple s’étiole et ses enfants grandissent. Par la même occasion le Chili, la France, l’URSS, l’Espagne et d’autres pays évoluent considérablement. À travers son histoire intime : film et journaux, elle prend le pouls d’un monde en pleine transformation. Si, à l’époque, elle n’était qu’un témoin incapable de prendre ses distances par rapport au monde filmé, son texte se propose d’ancrer le personnel dans le global, de faire un retour en arrière pour mieux réfléchir à la manière dont nous sommes partis prenantes de processus qui nous dépassent. Réflexion sur la vie, la disparition, la mémoire, elle utilise les films Super 8 sans les restaurer donnant ainsi davantage de matière au temps qui efface les choses mais elle sonorise délicatement des images muettes. C’est ainsi qu’on peut entendre une porte, un pas, une légère musique qui offre au film à la fois une consistance moins macabre tout en l’ancrant dans un registre à mi chemin entre non-fiction et fiction, entre réalisme et trucage. Le procédé est simple, le résultat est très beau.

Après quelques premières gouttes de pluie, nous sommes allés rejoindre les files d’attente en plein soleil pour ce qui s’est révélé être une petite déception. On attendait avec impatience Decision to Leave, grand retour de Park Chan-Wook au thriller. Malheureusement il livre un polar gnangnan, bien loin de la puissance de ses films précédents. On suit le flirt d’un gentil policier coréen et d’une chinoise accusée d’avoir tué son mari qu’il doit prendre en filature. Son enquête est peu à peu mise à mal, prend des détours supposés inattendus mais qu’on devine à mille lieues pour devenir juste longue et monotone. De plus, l’image est assez léchée et lisse, et si la musique est plutôt belle, le scénario plonge peu à peu vers un mélo sans grand intérêt. Quelques scènes – dont le final – méritent d’être sauvées avec quelques bonnes idées de mise en scène mais l’ensemble manque de finesse et de surprise.

Demain nous devrions repartir du côté d’Un Certain Regard et aller voir des courts métrages à la semaine de la critique. En espérant qu’il fasse beau… Mais non en fait on s’en fout.

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