Le Ciel est à vous - Image une critique

Le Ciel est à vous – L’amour d’une femme… et d’un homme

Quand on associe Le Ciel est à vous à sa date de sortie, on ne peut s’empêcher de tiquer. En effet, comment ce film tourné en 1943 qui donne une image si moderne du couple et de la femme a pu être produit et distribué en pleine occupation allemande et in fine si bien perçu par les édiles collabos du régime de Vichy ? Régime dont la devise officielle était, faut-il le rappeler, Travail, Famille, Patrie. Et pas qu’un peu puisque l’on peut lire par exemple sous la plume d’une certaine Arlette Jazarin un enthousiasme tous azimuts envers un film qui selon elle « nous transmet une image exacte de la France […] Le Ciel est à vous est la première œuvre qui montre exacte­ment des Français authentiques, leur dur labeur de chaque jour, leurs espérances moyennes, leur désir de laisser aux enfants une situation meilleure. Le ménage Gauthier est un véridique ménage de chez nous. » (Révolution nationale du 5/02/44).

Le Ciel est à vous - Affiche Rep. 2021

Voilà une interprétation qui se fonde sur la perception erronée que Le Ciel est à vous dépeint le quotidien d’une famille issue de la classe moyenne dans une petite ville de province renvoyant l’image d’une France où l’étranger n’a pas sa place ou est hors champs. Quant à la passion de la femme devenue aviatrice, la critique la dépeint comme une passade propre à dérégler l’équilibre du foyer conjugal. Ce qui est en effet reproché au mari à la toute fin du film quand sa femme ne revient pas de sa tentative de record du monde de plus long vol en ligne droite. On reste abasourdi par tant d’aveuglement et d’interprétations totalement à côté de la plaque mais incite aussi en creux à prendre simplement Le Ciel est à vous comme l’œuvre qu’elle est finalement. À la fois ce film totalement en avance sur son temps qui veut donner à la femme une autre place que celle communément attribuée par la société de l’époque mais qui encore aujourd’hui prend une résonnance toute particulière, sans pour autant être ce film ultra féministe comme on a pu le lire depuis sa présentation à Cannes Classics en 2019 dans sa nouvelle version restaurée 4K. Le cinéma de Jean Grémillon est pour le coup bien plus ambitieux et subtil.

Rappelons en effet que voilà un cinéaste qui a toujours cherché à prendre le contre-pied des conventions. C’était en effet déjà le cas en 1937 dans Gueule d’amour, le seul film où Jean Gabin se transformait de séducteur impénitent en homme totalement conquis par les charmes d’une seule femme adoptant de facto les traits, les attitudes et les attendus du beau sexe en pareille circonstance selon les conventions d’alors. Ultra osé. Dans Le Ciel est à vous sa proposition du couple est d’une modernité incroyable et contraire aux attendus inhérents de l’époque. On y parle en fait de l’accomplissement de deux êtres selon une recherche incessante de l’équilibre basée principalement sur l’écoute de l’autre. À tel point d’ailleurs que l’éducation donnée à l’enfant peut être sacrifiée pendant un certain temps. Même aujourd’hui, voilà une donnée qui ne serait pas forcément entendue / écoutée. Mais pour Grémillon ce qui importe par-dessus tout c’est ce refus du renoncement du couple à s’aimer. Qu’il intervienne dès le mariage ou après 15 ans de vie commune. Il n’a pas forcément tous les ingrédients ou la recette miracle, la preuve son couple à l’écran tâtonne, cherche, se perd…, mais le fil rouge c’est refuser la fatalité. Et pour cela il faut donc sans cesse se réinventer et laisser à l’autre la possibilité de s’accomplir.

Ce qui frappe aussi c’est la façon dont Grémillon prolonge tout cela à l’image. Soit un film décrivant les coulisses d’un monde de l’aviation civile alors en pleine essor (le film est censé se dérouler au début des années 30) filmé exclusivement depuis le plancher des vaches. Et pourtant Le Ciel est à vous se pare d’une mise en scène aérienne dont la fluidité n’a d’égal que les dialogues signés Albert Valentin et Charles Spaak. Quelque chose qui rappelle cet onirisme de l’ordinaire propre au « réalisme poétique » d’avant-guerre mais qui annonce plus sûrement le néoréalisme d’après-guerre. De cet équilibre Grémillon en fait donc sa marque visuelle et son fil rouge narratif. Et indéniablement cela fonctionne encore aujourd’hui et plus que jamais même. Car s’il y avait en sous-main une contestation de l’ordre établi et donc un film de résistance, (re)voir Le Ciel est à vous en 2021 montre incidemment tout le chemin qu’il reste encore à parcourir pour que la femme soit pleinement l’égal social de l’homme jusqu’à même l’ériger en un élément savoureusement subversif au sein des valeurs véhiculées sur la famille.

Quelque chose qui place Le Ciel est à vous à des années lumières de la doxa pétainiste, c’est entendu, mais aussi encore assez loin de ce que nous sommes aujourd’hui en mesure d’encaisser dans le domaine où si le couple est bien au-delà de toutes les attentions, il ne passe pas encore devant le bien être des enfants. Même pour un court laps de temps. Le Ciel est à vous n’hésite pas. Un tel ressenti doublé d’une telle assertion, oui vraiment, peu de films peuvent s’en prévaloir.

Le Ciel est à vous (1943) de Jean Grémillon – 1h45 (Les Acacias – Rep. 2021) – 2 févier 1944 – Reprise en version restaurée 4K le 29 septembre 2021

Résumé : Pierre et Thérèse Gauthier sont expropriés de leur garage à Villeneuve au profit d’un terrain d’aviation civile. Une fois installés en ville, les affaires de Pierre tournent bien, mais rappelé par sa passion pour les airs, il délaisse peu à peu travail et famille. D’abord furieuse, Thérèse se laisse à son tour gagner par l’enthousiasme de son mari. Dévorés par cette passion commune, ils achètent un avion que Thérèse pilote avec brio. Avec le soutien de Pierre elle en vient même à songer à battre le record de distance établi par Lucienne Ivry. Thérèse s’envole, traverse la Méditerranée, mais disparaît bientôt sans laisser signe de vie.

Note : 4/5

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